9782361930264"Beaucoup d'adultes ne sont pas très doués pour écouter les enfants, surtout quand ils leur tirent dessus"

Un jour, j'ai lu un roman, et en le refermant je ne savais plus très bien si je devais rire ou bien pleurer, alors j'ai fait un peu les deux...

Tout commence par une carotte dans un bol de potage. Dans l'orphelinat catholique qui abrite Félix, dix ans, personne, jamais, ne trouve une carotte dans son potage. Alors c'est forcément un signe, envoyé par ses parents, libraires juifs polonais, pour lui faire savoir qu'ils viennent enfin le chercher. Sauf que, carotte ou non, rien ne se passe. Alors Félix décide que s'ils ne viennent pas, c'est lui qui ira les retrouver. Il s'enfuit de l'orphelinat sans difficulté, avec pour seul bagage, le cahier jaune où il couche toutes les histoires lumineuses et farfelues qu'il invente, ce cahier qui permettra à ses parents de le reconnaître. Car trois ans et demi après leur disparition, Félix a changé. Le garçon se dit qu'ils pourraient bien avoir besoin de ça.

" Un jour, je me suis évadé d'un orphelinat dans la montagne, sans avoir besoin de faire tout ce qu'on fait dans les histoires d'évasion. Creuser un tunnel. Me déguiser en curé. Fabriquer une corde en nouant des robes de bonnes soeurs bout à bout. Je suis sorti par la grande porte, tout simplement."

Mais derrière la porte de l'orphelinat, la Pologne occupée de 1942 est en proie à une barbarie inconcevable pour l'esprit d'un enfant aussi jeune que Félix, qui s'était mis en tête, non sans une certaine naïveté, que les nazis haïssaient les livres juifs, et seulement les livres juifs, non les juifs eux-mêmes. Sur son chemin, Félix rencontre la petite Zelda, six ans, dont les parents ont été tués, et il décide de l'emmener avec lui, jusqu'à la grande ville et son ghetto, plus dangereux que tout ce à quoi il a été jusque là confronté. Là-bas, dans le confinement des cachettes et les rues désertées d'après couvre-feux, ses histoires lui sauveront la vie plus d'une fois...

" - Il était une fois deux courageux libraires, euh... soldats allemands qui se frayaient un chemin dans la jungle africaine. leur mission était d'atteindre un village isolé pour aider à réparer, euh...un moulin à vent. " Barney traduit. Je me mets alors à concocter l'histoire la plus excitante et la plus passionnante possible, avec des tas d'animaux féroces et d'insectes venimeux qui disent des choses gentilles sur Adolf Hilter. L'officier nazi a l'air intéressé. En tout cas il ne tire sur personne. Mais prudence, il peut s'y mettre à tout moment.

Foncièrement positif, drôle, triste, imaginatif et bouleversant, ce roman est tout cela à la fois. Et plus encore. Chaque fois inattendu, chaque fois brise-coeur et éclat de rire à seulement quelques pages ou quelques phrases d'intervalle. Aux côtés de Zelda et Félix, sous la plume éclairée de Morris Gleitzman, on y vit l'antisémitisme ambiant, le courage de quelques individualités, la noirceur du ghetto, les caches obscures et incertaines, les dénonciations, la mort arbitraire, les trains sinistres en partance vers les camps de la mort. Et ces deux enfants jetés en pâture au coeur de l'enfer, qui embellissent la réalité par les mots et les histoires qu'ils s'inventent (pour oublier à quel point elle est insoutenable) ne sont pas sans rappeler le petit héros du film La vie est belle. Après ma lecture, je garde au coeur - bien au chaud et pour longtemps encore - Zelda la forte tête, têtue et touchante, que j'entends répéter : "t'es bête ou quoi ?" à chacune de ses fins de phrases. Et Félix, cet enchantement de petit garçon, qui porte le roman à lui tout seul... et nous avec.

Un coup de coeur immense.

Un jour, Morris Gleitzman, Editions les Grandes Personnes, janvier 2011.