AdoLire : conseils de lecture

07 janvier 2011

Terrienne, Jean-Claude Mourlevat

3088111206Un nouveau Mourlevat, pour un lecteur, c'est comme un cadeau de Noël arrivé avec un peu de retard. Que l'on déballe avec la certitude de l'aimer déjà. L'idée même d'une déception nous semble absurde, inenvisageable. Et deux jours plus tard, après des heures et des heures de lecture, coeur battant, le résultat est là, prévisible et pourtant jubilatoire : Terrienne est un roman inoubliable. Plus encore qu'un simple plaisir de lecture, c'est un vrai bouleversement.

Contrairement au Combat d'hiver et au Chagrin du roi mort, immédiatement ancrés dans un monde étranger au notre, Terrienne plante ses racines dans notre réalité. Saint-Etienne et ses environs, une petite route de campagne menant à Montbrison, sur laquelle se rencontrent Anne, auto-stoppeuse de dix-sept ans, et Etienne Virgil, écrivain que le manque d'inspiration a fini par désabuser. A sa demande, le vieil homme dépose la jeune fille à un croisement, et la regarde disparaître sur un chemin brumeux. Sur la pancarte, l'inscription mentionne "Campagne 3,5 km". Là-bas, se trouve un passage menant vers un autre monde, figé, froid, peuplé d'êtres lisses qui ne respirent pas, usés par le désintérêt et l'ennui, mais révoltés par les terriens, ces êtres sales, répugnants, avec leur souffle porteur de maladies, leurs poitrines qui se soulèvent. Gabrielle, la soeur aînée de la jeune fille y a été emmenée de force par l'homme qu'elle a épousé et un an après sa disparition, Anne est prête à tout pour la retrouver. Aidée par Etienne Virgil, le vieil écrivain, Madame Stormiwell, employée de l'Hôtel Légende, et Bran, le plus terrien des hybrides, elle s'engage dans une longue et périlleuse quête qui la mènera jusqu'aux confins de ce monde glaçant.

" A présent, nous marchons au hasard dans la ville blanche. C'est tout le contraire d'une promenade d'agrément. On se lasse vite des avenues trop larges et sans trottoirs, de leur parfaite propreté, des bâtiments aux façades laiteuses. On en a vite assez de croiser des créatures interchangeables et indifférentes. (...) On a envie qu'il pleuve, qu'il neige, qu'il y ait du vent. Mais il n'y a rien de tout ça : juste le calme, l'espace vide autour de nous et l'incommensurable ennui."

J'ai été fascinée par l'univers créé par l'auteur : ce monde d'une rigidité effrayante, dépourvu de sentiments, d'odeurs, de couleurs et de vie, futuriste et hyper-technologique, paranoïaque et réfugié dans la terreur absolue d'une menace qui viendrait de l'extérieur, la Terre, quand il semble pourtant se grignoter lui-même, petit à petit. Comme en témoignent les "assis". Ces êtres qui sont arrivés au bout de l'ennui et qui, un jour, cessent juste d'avoir envie de vivre et s'assoient sur le sol, vivants et pourtant déjà partis, jusqu'à ce qu'on les emmène à Estrellas, ce camp d'extermination qui fait froid dans le dos (et en rappelle d'autres). On voyage avec Anne et Virgil, et puis Bran, de ville en ville, à bord de trains suspendus, le long de chaussées de verre, à Campagne, la ville du passage, puis à Lorfalen, où on intégre, par la voix de Bran, la base des soldats hybrides en formation, avec leurs cours de sentiments et cuisine qui donnent lieu à des scènes particulièrement cocasses. Et puis l'enfer noir d'Estrellas, qui vous gèle jusqu'à l'os, comme si on vous avait arrosé d'une eau pêchée sous la glace...

L'histoire est complexe, imprévisible, jamais cousue de fil blanc, et les derniers chapitres vous procureront quelques sueurs froides et palpitations cardiaques. Les personnages sont tous très attachants, en particulier Mme Stormiwell et Bran, avec cette nostalgie terrienne qu'ils ressentent, cette mélancolie poignante. De fait, l'alternance des points de vue permet au lecteur de ne manquer aucun aspect de l'histoire. Le roman se lit vite et on y trouve tout ce que l'on y cherchait : l'aventure, l'amour, l'héroisme, l'humour et la tristesse. Sans rendre son texte moralisateur ou bien-pensant, l'auteur a fait de son roman une véritable ôde à notre monde, à toutes ses saveurs, à sa beauté qui réside dans ses imperfections, ses failles. C'est un roman qui nous fait respirer.

Terrienne, Jean-Claude Mourlevat, Gallimard jeunesse, 2011.


Posté par AdoLire à 00:59 - Fantastique - Commentaires [9] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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Commentaires

Cette chronique est magnifique et donne instantanément envie de lire ce roman

Posté par Eloo, 08 janvier 2011 à 12:08

Je vois ce livre de partout en ce moment, et que des vais positifs, j'ai trop hate de le lire !!

Posté par eidole, 11 janvier 2011 à 13:12

@ Eloo et Eidole : Si je vous ai donné envie de vous y plonger, j'en suis ravie J'espère que vous aurez autant de plaisir à le lire que j'en ai eu ! N'hésitez surtout pas à repasser ici me dire ce que vous en avez pensé...

Posté par Adolire, 20 janvier 2011 à 19:25

J'aime vraiment beaucoup Jean-Claude Mourlavat et ton article donne vraiment envie de lire ce nouveau roman ! Je vais l'acheter immédiatement.

Posté par Nana310, 26 janvier 2011 à 15:02

Je l'ai lu il y a qlq saut emaines et je ne repasse que maintenant (oups!, mais ça a été un vrai coup de coeur pour moi aussi. On ressort de cette lecture en se disant que notre monde vaut la peine qu'on y prete plus attention.

Posté par eidole, 22 mars 2011 à 22:17

Ce livre est génial ! Coup de coeur !

Posté par Zoooo, 19 avril 2011 à 16:28

est-ce qu'il conviendrait ?

Bonjour,

Les critiques de ce livre paraissent bien, et je cherche en ce moment un livre pour une amie. Croyez-vous qu'il conviendrait à une fille de 18 ans passionnée d'Egypte ancienne (j'ai entendu dire que l'héroïne en parlait au début. Peut-être le thème est-il développé plus loin?) et qui adore le fantastique.

Mais j'ai peur que comme cadeau d'anniversaire il soit un peu glauque, vu le monde parallèle..

Posté par jechercheunlivre, 21 mai 2011 à 17:13

en train de le lire

Bonjour, j'ai commencé ce roman il y a quelques jours. Et, j'en suis a plus de la moitie!! Pour l'instant, je le devore.

Posté par mandorla, 05 juillet 2011 à 14:17

La simplicité de l'écriture n'enlève rien à la qualité du roman et la fluidité avec laquelle s'enchainent les intrigues leur donne une véracité poignante. Les personnages sont particulièrement attachants, surtout par leurs côtés excentriques et leurs petites faiblesses. On ne se lasse pas une seconde de ce roman qui est à mon goût une des meilleurs oeuvres de Mourlevat, principalement parce qu'elle est destinée à pratiquement toutes les tranches d'âge. j'ai lu ce livre car je prévoyais d'offrir un livre à chacune de mes petites cousines de 12 ans. L'une est bonne lectrice, l'autre rechigne plus. Je devais donc définir lequel des deux livres conviendrait le mieux à l'une ou l'autre. j'avoue après cette lecture avoir été très étonnée par la facilité de lecture qu'offre ce roman malgré une histoire assez construite et complexe.j'ai décidé d'offrir ce livre à la moins bonne lectrice, pour l'histoire passionnante et le style dépourvu de fiuritures.
On reconnait parait-il les grands auteurs quand ils savent rendre abordable à un jeune esprit ce qui ne parle que de maux d'adultes. Ce livre illustre cette phrase.
Si ce n'est encore fait, je vous conseille vivement de le lire.

Posté par dana, 01 septembre 2011 à 23:08

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