3088111206Un nouveau Mourlevat, pour un lecteur, c'est comme un cadeau de Noël arrivé avec un peu de retard. Que l'on déballe avec la certitude de l'aimer déjà. L'idée même d'une déception nous semble absurde, inenvisageable. Et deux jours plus tard, après des heures et des heures de lecture, coeur battant, le résultat est là, prévisible et pourtant jubilatoire : Terrienne est un roman inoubliable. Plus encore qu'un simple plaisir de lecture, c'est un vrai bouleversement.

Contrairement au Combat d'hiver et au Chagrin du roi mort, immédiatement ancrés dans un monde étranger au notre, Terrienne plante ses racines dans notre réalité. Saint-Etienne et ses environs, une petite route de campagne menant à Montbrison, sur laquelle se rencontrent Anne, auto-stoppeuse de dix-sept ans, et Etienne Virgil, écrivain que le manque d'inspiration a fini par désabuser. A sa demande, le vieil homme dépose la jeune fille à un croisement, et la regarde disparaître sur un chemin brumeux. Sur la pancarte, l'inscription mentionne "Campagne 3,5 km". Là-bas, se trouve un passage menant vers un autre monde, figé, froid, peuplé d'êtres lisses qui ne respirent pas, usés par le désintérêt et l'ennui, mais révoltés par les terriens, ces êtres sales, répugnants, avec leur souffle porteur de maladies, leurs poitrines qui se soulèvent. Gabrielle, la soeur aînée de la jeune fille y a été emmenée de force par l'homme qu'elle a épousé et un an après sa disparition, Anne est prête à tout pour la retrouver. Aidée par Etienne Virgil, le vieil écrivain, Madame Stormiwell, employée de l'Hôtel Légende, et Bran, le plus terrien des hybrides, elle s'engage dans une longue et périlleuse quête qui la mènera jusqu'aux confins de ce monde glaçant.

" A présent, nous marchons au hasard dans la ville blanche. C'est tout le contraire d'une promenade d'agrément. On se lasse vite des avenues trop larges et sans trottoirs, de leur parfaite propreté, des bâtiments aux façades laiteuses. On en a vite assez de croiser des créatures interchangeables et indifférentes. (...) On a envie qu'il pleuve, qu'il neige, qu'il y ait du vent. Mais il n'y a rien de tout ça : juste le calme, l'espace vide autour de nous et l'incommensurable ennui."

J'ai été fascinée par l'univers créé par l'auteur : ce monde d'une rigidité effrayante, dépourvu de sentiments, d'odeurs, de couleurs et de vie, futuriste et hyper-technologique, paranoïaque et réfugié dans la terreur absolue d'une menace qui viendrait de l'extérieur, la Terre, quand il semble pourtant se grignoter lui-même, petit à petit. Comme en témoignent les "assis". Ces êtres qui sont arrivés au bout de l'ennui et qui, un jour, cessent juste d'avoir envie de vivre et s'assoient sur le sol, vivants et pourtant déjà partis, jusqu'à ce qu'on les emmène à Estrellas, ce camp d'extermination qui fait froid dans le dos (et en rappelle d'autres). On voyage avec Anne et Virgil, et puis Bran, de ville en ville, à bord de trains suspendus, le long de chaussées de verre, à Campagne, la ville du passage, puis à Lorfalen, où on intégre, par la voix de Bran, la base des soldats hybrides en formation, avec leurs cours de sentiments et cuisine qui donnent lieu à des scènes particulièrement cocasses. Et puis l'enfer noir d'Estrellas, qui vous gèle jusqu'à l'os, comme si on vous avait arrosé d'une eau pêchée sous la glace...

L'histoire est complexe, imprévisible, jamais cousue de fil blanc, et les derniers chapitres vous procureront quelques sueurs froides et palpitations cardiaques. Les personnages sont tous très attachants, en particulier Mme Stormiwell et Bran, avec cette nostalgie terrienne qu'ils ressentent, cette mélancolie poignante. De fait, l'alternance des points de vue permet au lecteur de ne manquer aucun aspect de l'histoire. Le roman se lit vite et on y trouve tout ce que l'on y cherchait : l'aventure, l'amour, l'héroisme, l'humour et la tristesse. Sans rendre son texte moralisateur ou bien-pensant, l'auteur a fait de son roman une véritable ôde à notre monde, à toutes ses saveurs, à sa beauté qui réside dans ses imperfections, ses failles. C'est un roman qui nous fait respirer.

Terrienne, Jean-Claude Mourlevat, Gallimard jeunesse, 2011.